Le jeune comte Artoff était sorti la veille de chez Baccarat en proie à une sorte d'émotion enthousiaste. Il était entré chez elle en don Juan armé de ses millions comme d'un talisman; il en sortait dominé, impressionné par la tristesse majestueuse de cette femme supérieure, et qui lui paraissait si horriblement calomniée. Baccarat lui était apparue tout à coup comme un être mystérieux que la foule ne devinerait jamais. Était-ce une grande coupable repentie ? Était-ce quelque sombre vengeresse dont le bras s'armait dans l'ombre pour châtier et poursuivre à outrance des criminels et des meurtriers ? C'était ce que le comte ne pouvait deviner; mais il s'arrêtait forcément à l'une de ces deux hypothèses, et comprenait vaguement que Baccarat avait une haute mission à remplir. Le comte rentra chez lui en proie à mille pensées diverses et confuses. Aimait-il déjà cette femme, chez laquelle il était entré en conquérant ? N'éprouvait-il pour elle qu'une subite et respectueuse amitié, susceptible du plus grand dévouement ? Il lui fut aussi impossible de trancher ces dernières questions que de résoudre les deux premières. Il dormit mal. Baccarat se mêla à tous ses rêves. Il se voyait tantôt errant avec elle dans un désert et se mettant à ses genoux, tantôt elle l'entraînait dans un tourbillon, empruntait les formes les plus singulières, lui tenant les langages les plus divers.
Né en 1829, Pierre Alexis de Ponson du Terrail était un vicomte et un écrivain français extrêmement populaire sous le Second Empire. Maître du roman-feuilleton, il a été l'auteur prolifique d'environ 200 romans en seulement deux décennies. Sa renommée est principalement due à la création du personnage de Rocambole. Les aventures de cet antihéros ont connu un succès phénoménal, donnant naissance à l'adjectif français « rocambolesque ». Il meurt à Bordeaux en 1871, laissant la saga de Rocambole inachevée, mais marquant durablement la littérature populaire.